Moritz Liewerscheidt

Experimenteller Film

Entretien avec Moritz Liewerscheidt

« Tournant du siècle » (titre allemand : « Jahrhundertwende ») est un essai cinématographique du cinéaste Moritz Liewerscheidt vivant à Berlin. Ce film experimental est une contemplation sur la naissance du fascisme allemand et sur la dialectique entre l’esprit des anti-Lumières et la philosophie marxiste. Le film met en regard la formation de l’idéologie nazie de la première partie du 20ième siècle, mais aussi la situation d’aujourd’hui en Allemagne de l’Est, où de vastes régions, à l’écart des zones touristiques renovées, se sont paupérisées. Parallèlement, une expérimentation est menée sur la relation entre le narrateur et l’audience.

Milena Kremakova : Que pouvez-vous nous dire sur la genèse du film ? Comment avez-vous décidé de le faire, quelle était l’idée initiale, était-ce une image, une phrase que vous avez lue, un message que vous avez voulu faire passer ou quelque chose d’autre encore ?

Moritz Liewerscheidt : A la télévision allemande, vous pouvez voir Hitler chaque soir. Pendant des décennies un type nommé Guido Knopp a gagné sa vie en exploitant le même corpus de films nazis y plaquant en voix off un commentaire prétendument critique confié à un doubleur allemand bien connu comme la voix de Robert de Niro. Tous ces films documentaires se concentrent sur la personnalité d’Hitler. Si un magazine met Hitler en « une », l’augmentation des ventes est garantie. Les gens sont obsédés par Hitler, pas seulement en Allemagne. En même temps ils semblent ne rien savoir du terreau idéologique du nazisme.
Au cours des dernières années une critique superficielle du capitalisme et de la mondialisation s’est propagée à nouveau, appelant à s’indigner contre la cupidité des dirigeants. Bien que ce type de critique soit étiqueté « de gauche », elle n’a rien à faire avec l’analyse matérialiste de l’économie capitaliste à laquelle s‘attelle Karl Marx. Au contraire, les arguments utilisés dans cet appel à l’émotion sont souvent très semblables à ceux utilisés par les nazis de la première heure, formulés en termes presque identiques.
Dans mon film vous entendez une sorte de « dialogue » qui est entièrement élaboré à partir de citations historiques. L’origine de ces citations est révelée à la fin du film. Jusqu’à ce point vous êtes seul face à ces assertions, il n’y a pas d’explications, vous devez réfléchir vous-mêmes. Contre toute attente, la voix qui défend certains aspects positifs de l’économie capitaliste relaie les thèses de Karl Marx. Parallèmement, les images du film réflètent la situation d’aujourd’hui en Allemagne de l’Est où de vastes régions, à l’écart des zones touristiques renovées, se sont paupérisées.

M.K. : J’ai aimé regarder « Jahrhundertwende », je l’ai vu plusieurs fois, et ça m’a frappé de constater que ma compréhension s’approfondissait à chaque fois. Ma compréhension imparfaite de l’allemand pourrait être en cause, mais aussi la densité du propos. J’ai réfléchi longtemps après l’avoir vu. Est-ce que vous pensez que c’est un film qu’il faut regarder lentement ou rapidement ?

M.L. : Merci. Je voudrais dire que le film fonctionne par analogie avec l’art de l’installation : Le spectateur – « contemplateur » serait une expression plus juste – devient acteur d‘une expérience qui réclame un « destinataire » actif qui soit partie prenante. C’est le contraire des films documentaires montrés à la télévision où vous avez un narrateur omniscient qui vous tient par la main. Au contraire vous devez recomposer l’ensemble par vous-même, parce que vous ne pouvez pas vous fier à la voix off. Certains pourraient trouver cela frustrant.

M.K. : Pouvez-vous nous en dire plus sur le titre « Jahrhundertwende » ? Comme pour beaucoup de mots allemands, c’est peut-être impossible de le traduire complètement en français.

M.L. : « Tournant du siècle » est une traduction satisfaisante. En allemand le mot contient « Wende », c’est le terme utilisé pour la disparition de la « République démocratique allemande » en 1989-90, mais il signifie aussi « tournant » en général. Les citations utilisées dans le film datent du 19ième et 20ième siècle, alors que les images représentent notre temps, le 21ième siècle. Cette non-contemporanéité cause des déplacements de sens. Mais avant tout, le titre fait allusion à la « fin de siècle », une période que beaucoup de contemporains ont ressenti comme décadente et dégénerée, mais en même temps comme une période d’espoir et d’un nouveau départ. Dans la façon de penser de ce temps on croyait que la civilisation occidentale était dans une crise qui demandait une solution puissante et totale.
Je crois que c’est un point essentiel dans la naissance de l’idéologie fasciste, qu’on a négligé dans les mass-médias, peut-être parce qu’il est tellement dérangeant : qu’elle est née comme une révolte contre le matérialisme du 19ième siècle – aussi bien libéral que marxiste – littéralement contre tout ce qui représente le 19ième siècle : l’idée du progrès, les sciences positivistes, l’idée d’une humanité universelle, l’esprit des Lumières, la civilisation. A cet égard on peut regarder Marx comme représentant typique du 19ième siècle – et l’ascension du fascisme et du nazisme au commencement du 20ième siècle comme « tournant du siècle » – ou comme rupture dans la civilisation.

Des touristes au Mémorial de l’Holocauste à Berlin. Un image du film « Jahrhundertwende ».

La chose drôle – ou devrais-je dire bizarre – c’est que la critique postmoderne de la revendication de validité universelle des idées des Lumières, qui est tellement populaire parmi la gauche académique d’aujourd’hui, présente des similitudes avec l’opposition fasciste et national-socialiste à l’esprit des Lumières au début du 20ième siècle. « Le Mythe du 20ième siècle » d’Alfred Rosenberg était entièrement consacré à l’anti-universalisme. Prendre conscience que quelques éléments de l’idéologie nazie prennent leur source dans le mouvement « fin du siècle » de la « Lebensreform » est d’autant plus dérangeant que beaucoup de ces idées – nées en réaction aux effects destructeurs de l’industrialisation sur la nature et des modes de vie traditionelles – font partie intégrante de notre courant « vert » dominant après avoir été marginalisées pendant des décennies à la suite de la Seconde Guerre mondiale.
Évidemment, il est beaucoup plus simple de prendre des distances avec le nazisme si vous pensez que cela se réduisait au racisme et à la haine des juifs – et à un type avec une moustache de clown. Dans mon film, ça pourrait prendre quelque temps pour que vous réalisiez que le type sensible qui critique la pollution ou l’appât du gain est un anti-sémite virulent.

M.K. : Les images et la musique dans ce film sont saisissantes et évocatrices. Comment vous y êtes-vous pris pour filmer et pour créer la bande-son ?

M.L. : J’ai cherché une sorte d’images qui évoquent ce que Freud a nommé « Unbehagen in der Kultur » (Malaise dans la civilisation), parce que je voulais d’abord rendre compréhensible en premier lieu le ressentiment contre les aspects négatifs de la modernité auquel, d’une certaine façon, l’idéologie fasciste a fourni une réponse parée d’autorité.
J’ai essayé également de renvoyer au style pictural du romantisme allemand, tout particulièrement à celui du peintre fameux Caspar David Friedrich. J’ai même emporté avec moi un recueil de ses peintures, quand j’ai filmé dans le Brandebourg. Mais à la place des ruines des cathédrales romantiques vous voyez celles de l’industrie de l’ancienne Allemagne socialiste.
La musique est un disque de 1940 d’une symphonie écrite à la fin du 19ième siècle par Gustav Mahler, mais il est ralenti à une fausse vitesse. Ainsi, ce morceau du romantisme finissant sonne plus foncé, même menaçant. Dès le début quelque chose ne va pas.
Je peux peut-être ajouter quelque chose à votre première question. Dans son livre « Erbschaft dieser Zeit » (Héritage de ce temps) le philosophe marxiste Ernst Bloch a developpé une analyse dialectique de la culture allemande mettant l’accent sur certains aspects de la critique romantique du capitalisme qui ne sont pas nécessairement réactionnaires. Cependant ils ont pu être accaparés par les nazis, puisque la plupart des marxistes de cette époque avait une notion simpliste du progrès, qui les conduisait à rejeter les espoirs et les aspirations irrationnelles de l’anti-capitalisme romantique comme simplement réactionnaire.
Par des moyens dialectiques Bloch a voulu repêcher les fragments utopiques du romantisme de la boue fasciste dans laquelle ils étaient tombés, parce que certains tombaient sous le sens. Certainement, avec ce point de vue, Bloch était minoritaire. Pour moi, ce livre publié dans les années 30 peut être lu non pas seulement comme une anticipation étonnamment précise des années suivantes, mais aussi comme une explication des raisons de l’ascension du mouvement néo nazi dans l’ancienne Allemagne de l’Est, après l’effondrement du socialisme dans son application bureaucratique. Bien que le livre ne soit pas cité dans mon film, il a eu une influence significative.

Le présent texte est une traduction de la version originale anglaise publiée en janvier 2014 par The Sociological Imagination.